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Voyage IRM au coeur de l'expérience hypnotique. Revue Hypnose et Thérapies brèves n°78
EXPLORATION DE LA PORTÉE CLINIQUE DE L’HYPNOSE.
Nos souvenirs d’IRM sont souvent les mêmes : l’entrée dans le tunnel, l’immobilité requise, ce bruit qui martèle... Mais au-delà de l’aspect fonctionnel, on découvre ici comment l’IRM permet une meilleure compréhension des mécanismes de la suggestion hypnotique, tout en lui apportant une validation scientifique. Explications...
INTRODUCTION L’hypnose clinique suscite depuis plusieurs décennies un intérêt croissant au sein des neurosciences cognitives et cliniques. À la suite de Milton Erickson qui avait valorisé sa dimension subjective, relationnelle, créative et thérapeutique, les neurosciences et la psychologie contemporaine y ont associé une approche scientifique et mesurable la définissant comme un état modifié de conscience caractérisé par une attention focalisée, une réduction de la conscience périphérique, et une réceptivité accrue aux suggestions, accompagnée de modifications neurophysiologiques objectivables.
À la croisée de la phénoménologie et de la neurobiologie, l’hypnose offre ainsi un paradigme singulier pour étudier l’influence de la suggestion sur les processus cognitifs, émotionnels et sensoriels, et ouvre un champ expérimental privilégié pour explorer la modulation volontaire de l’expérience subjective. L’émergence des techniques de neuro-imagerie, en particulier l’imagerie par résonance magnétique (IRM), fournit actuellement des données objectives sur les corrélats cérébraux de l’hypnose, tant au repos que sous l’effet de suggestions spécifiques. En rendant visibles les dynamiques neuronales associées aux états hypnotiques – qu’il s’agisse d’induction, de transe ou de modulation perceptive –, l’IRM contribue à reconfigurer notre compréhension de ce phénomène complexe, à la fois état, processus et relation intersubjective.
L’attrait méthodologique pour l’IRM repose sur sa haute résolution spatiale, et en contraste son caractère non invasif, et sa capacité à éclairer la dynamique cérébrale au coeur de l’expérience subjective. Dans un contexte médical où l’hypnose est de plus en plus intégrée à la prise en charge des patients, la compréhension de ses mécanismes neuronaux présente un double enjeu : valider scientifiquement son efficacité, et potentiellement affiner ses indications et modalités de mise en oeuvre. Cet article propose une synthèse des apports de l’IRM à la compréhension des mécanismes de l’hypnose, en croisant données expérimentales et modèles neurofonctionnels.
1. NEUROSCIENCES, IRM ET PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’HYPNOSE
Les modèles neurocognitifs contemporains considèrent l’hypnose comme la reconfiguration transitoire et dynamique des interactions entre différents réseaux cérébraux, et non pas comme une suspension transitoire de certaines fonctions exécutives ou l’activation de régions cérébrales isolées.
1.1 LES GRANDS RÉSEAUX CÉRÉBRAUX IMPLIQUÉS
Les études en IRMf et EEG montrent que l’état hypnotique repose sur une modification des interactions fonctionnelles entre trois réseaux cérébraux majeurs (fig.1) :
• Le mode par défaut (MPD) : comprenant notamment le cortex préfrontal médian, le précuneus et le cortex cingulaire postérieur est impliqué dans l’auto-référence, la narration de soi, la rêverie et le vagabondage mental. Son activité tend à diminuer sous hypnose, reflétant un affaiblissement du traitement autoréflexif.
• Le réseau de la saillance (RS) : incluant le cortex cingulaire antérieur dorsal (CCAd) et les insulas – agit comme un système d’alerte, facilitant le passage entre les états internes et l’environnement. Il est souvent renforcé sous hypnose, en particulier en interaction avec le cortex préfrontal dorso-latéral (CPFDL), ce qui favorise la focalisation attentionnelle dirigée vers les suggestions.
• Le réseau du contrôle exécutif : regroupant le CPFDL et le cortex pariétal postérieur – est responsable du contrôle cognitif. Son activité est modulée de manière flexible sous hypnose : maintenue voire renforcée dans les suggestions impliquant une tâche cognitive, elle peut s’atténuer dans les expériences d’abandon du contrôle.

Figure 1. Représentation schématique des principaux réseaux neuronaux impliqués dans la cognition et l’hypnose. Hémisphère cérébral en vue latérale (à gauche) et en vue médiale (à droite). Sur ces schémas sont visualisées : en rouge, les aires appartenant au réseau du contrôle exécutif ; en vert, les aires appartenant au réseau de la saillance ; et en bleu, les aires appartenant au mode par défaut. Leur implication et/ou modification au cours des phénomènes hypnotiques est précisée dans les encadrés.
CCAd : cortex cingulaire antérieur dorsal ;
CCP : cortex cingulaire postérieur ;
CPFDL : cortex préfrontal dorso-latéral ;
CPFM : cortex préfontal médian ;
CPP : cortex pariétal postérieur ; I : insula ; PC : précuneus. (D’après Landry et al., « Neurosci Biobehav Rev. ») La dynamique hypnotique résulte donc d’une plasticité fonctionnelle temporaire entre ces réseaux. Chez les sujets hautement hypnotisables, cette plasticité semble plus marquée, notamment avec une plus grande capacité à désengager le MPD et à renforcer le couplage entre CPFDL et insula, traduisant une aptitude neurofonctionnelle à la modulation de l’expérience subjective.
2.1 APPLICATIONS DE L’IRM À L’ÉTUDE DE L’HYPNOSE
L’IRM, qui repose sur les propriétés magnétiques de nos tissus, constitue l’un des outils actuels les plus performants pour explorer les bases neurobiologiques des états de conscience, dont l’hypnose représente un modèle paradigmatique. L’appareil est constitué d’un aimant très puissant (3T, le champ magnétique souvent utilisé dans les travaux de recherche, correspond à 60 000 fois le champ magnétique terrestre). Le sujet installé dans le tunnel de l’IRM, une onde de radiofréquence spécifique entraîne un phénomène de résonance au niveau de certains protons de l’organisme qui génère une onde dont les caractéristiques sont à l’origine du contraste observé sur les images.
2.2.1 IRM ANATOMIQUE : MORPHOMÉTRIE, CONNECTIVITÉ STRUCTURELLE ET IRM DE DIFFUSION
L’IRM structurelle permet d’obtenir des images anatomiques de haute résolution du tissu cérébral. Dans le contexte de l’hypnose, cette modalité a été exploitée pour rechercher des corrélats morphologiques de la suggestibilité hypnotique, ou hypnotisabilité, considérée comme un trait relativement stable. Des études de morphométrie voxel par voxel (VBM) ont montré que des individus hautement hypnotisables présentent des différences régionales de volume de matière grise, en particulier dans le cortex préfrontal médian, les régions pariétales inférieures et l’insula. Ces variations anatomiques suggèrent une prédisposition neurostructurale à l’intégration attentionnelle et à la modulation sensorielle. L’IRM en tenseur de diffusion (Diffusion Tensor Imaging - DTI), qui mesure l’anisotropie des mouvements de l’eau dans les tissus, permet quant à elle de cartographier les faisceaux de substance blanche. Des données préliminaires suggèrent une intégrité accrue du corps calleux antérieur chez les sujets très réceptifs à l’hypnose, reflétant une meilleure communication interhémisphérique, potentiellement associée à une synchronisation facilitée entre les représentations mentales et les commandes motrices ou émotionnelles induites par suggestion.
2.2.2. IRM FONCTIONNELLE : PARADIGMES D’ACTIVATION ET ÉTAT DE REPOS
L’IRM fonctionnelle (IRMf) permet de mesurer, à l’échelle millimétrique, les variations locales du débit sanguin cérébral (BOLD - Blood Oxygen Level Dependent), reflétant indirectement l’activité neuronale. Deux paradigmes principaux sont utilisés dans l’étude de l’hypnose :
• Les paradigmes d’activation impliquent la présentation de tâches ou de suggestions hypnotiques (par exemple, une suggestion d’analgésie ou d’images particulières) permettant de comparer l’activité cérébrale entre des conditions expérimentales (avec/sans hypnose, avec/sans suggestion).
• Les paradigmes en état de repos (Restingstate fMRI) consistent à enregistrer l’activité cérébrale spontanée en l’absence de tâche dirigée, ce qui permet d’évaluer la connectivité fonctionnelle intrinsèque entre régions cérébrales. L’induction hypnotique est ici considérée comme un état d’altération stable du fonctionnement cérébral global, dont les signatures peuvent être décelées via les corrélations de signal BOLD entre les noeuds des grands réseaux neuronaux.
3. HYPNOSE ET NEURO-IMAGERIE PAR IRM : APPORTS EMPIRIQUES
3.1. IRMF ET MODULATIONS CÉRÉBRALES AUX DIFFÉRENTES PHASES DE L’EXPÉRIENCE HYPNOTIQUE
Chaque phase d’une séance d’hypnose (alliance thérapeutique, induction, transe hypnotique avec suggestion, sortie de transe) engage des configurations cérébrales distinctes, quoique difficilement dissociables expérimentalement dans les protocoles en IRM. Pendant l’induction hypnotique, les études rapportent une diminution de l’activité du CPP, impliqué dans l’intégration multisensorielle et la conscience de soi corporelle, ainsi qu’un désengagement du MPD, en particulier dans le précuneus. Ce retrait du MPD reflèterait une diminution du traitement auto-référentiel, condition préalable à l’absorption hypnotique. Durant la phase de transe, les travaux ont documenté un triple changement de connectivité chez les sujets hautement hypnotisables :
• Réduction d’activité du CCAd, impliqué dans la détection du conflit et la régulation attentionnelle (processus cognitif par lequel le cerveau détecte des situations de conflit entre plusieurs réponses possibles ou plusieurs représentations).
• Augmentation de la connectivité CPFDL– insula, marquant un renforcement du lien entre contrôle exécutif et traitement interoceptif (sensibilité dont les stimulus proviennent de l’organisme même).
• Diminution de la connectivité CPFDL– CCP, interprétée comme une suspension de la méta-conscience réflexive (la faculté de prendre conscience de ses propres processus mentaux et de les évaluer de manière critique). Ces changements sont spécifiques à l’état hypnotique et ne se retrouvent ni à l’état de repos ordinaire, ni lors d’une tâche d’imagerie mentale volontaire. La phase de réveil hypnotique est quant à elle moins étudiée, mais semble s’accompagner d’un rétablissement progressif de la connectivité de base, notamment au sein du MPD.
3.2. COMPARAISONS AVEC D’AUTRES ÉTATS DE CONSCIENCE : RÊVERIE ÉVEILLÉE, VAGABONDAGE MENTAL, IMAGERIE MENTALE, ÉTAT DE FLOW.
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Pr Jean-Philippe Cottier
Professeur de radiologie, responsable de l’unité de neuroradiologie du CHRU de Tours et membre de l’unité Inserm 1253 Ibrain « Imagerie cérébrale et neuropsychiatrie » de l’université de Tours. Formé à l’hypnose ericksonienne (Institut Hypnosium Biarritz), enseignant au DU d’Hypnose de Tours. S’intéresse particulièrement à l’imagerie en santé mentale, lors de l’hypnose et de la pleine conscience.
Dr Valentin Lefèvre Chef de clinique, assistant des hôpitaux dans l’unité de neuroradiologie du CHRU de Tours. S’intéresse particulièrement aux liens entre imagerie, cognition et philosophie.
N°78 : Août / Sept. / Oct. 2025
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
58 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village Hmong de Cacao Alice Mancinelli
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE
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